LA DEMOISELLE SOUS LA LUNE Guy Sirois

À l’aube d’un jour d’hiver, la ville qui s’appelait Silence s’éveilla au son d’un grondement sourd venant de la mer. C’était une ville qui avait normalement le sommeil lourd, Silence, mais cette journée-là il ne fallut pas une seconde pour que les courtes silhouettes des gnomes roulent hors de leurs lits et que les cris de leurs épouses montent dans les cuisines. Une seconde encore et la ville entière était penchée aux étroites fenêtres qui perçaient les falaises de pierre rouge.

Crevant le nuage de brume apportée par la saison, une barque extraordinaire avançait lentement dans le goulet qui menait à la baie. Cinq fois vaste comme les misérables jouets dont les gnomes se servaient pour pêcher dans la relative sécurité des eaux de la baie, et trois fois plus haute. Sa voile était un vaste triangle taillé dans une étoffe précieuse et lumineuse. En vérité, on ne se souvenait pas d’avoir vu, de mémoire de gnome, une barque aussi belle.

Et aussi terrible.

Car du haut des parapets de la ville de roc, nul n’avait manqué de voir les sinistres présages : au sommet de la voile triangulaire, brillant comme un fantôme rouge, le pavillon écarlate flottait sous la brise. Et le rouge n’est certainement pas une couleur que chérissent les gnomes de Silence. Mais plus terrible encore était la haute proue dorée qui souriait du sourire de Monsieur Requin, comme pour rappeler, aux vieux comme aux jeunes, que de la mer ne vient presque rien de bon.

Un très vieux sage à qui on n’avait pas demandé son avis, jugea bon de le donner quand même :

— Des marchands, à n’en pas douter. Tous les humains sont des marchands. Ils puent et ils sèment l’argent derrière eux. Nous n’avons pas besoin d’humains ici.

Un autre sage gnome, qui partageait l’opinion du premier mais qui désirait aussi faire connaître la sienne, répliqua :

— Et comment savez-vous que ce sont des humains ? Votre vue se serait-elle améliorée depuis que vous avez vu des vers dans vos livres ?

— L’impertinent perd chaque jour une occasion de se taire. Tant pis pour lui. Voyons, jeune ami, qui d’autre qu’une tête brûlée d’humain se risquerait sur une mer d’hiver ?

— Il n’y en a qu’un ! cria un gnome qui était resté près d’une fenêtre. Je le vois à la barre. C’est… un humain !

Un vieux sage adressa un sourire à un autre sage.

— Je vous l’avais bien dit !

— Et quand bien même ce serait un humain, rien ne nous dit que c’est un marchand.

Bien des gnomes semblaient de cet avis.

— C’est un guerrier, affirmait l’un d’eux, vaillant charpentier, remarquable cueilleur de champignons et gobeur d’œufs sans pareil. Si c’était un marchand, il ne porterait pas ces marques du mal sur son navire.

— Peut-être que ce ne sont pas des marques du mal pour lui, dit le tisserand derrière son nuage de fumée. Les humains sont des gens curieux. Ils ne vivent pas selon les lois de la nature, ni même parfois selon leurs propres lois, mais il leur arrive de valoir des gnomes en honnêteté et en courage.

On le chahuta copieusement. Ce tisserand-là avait trop longtemps fréquenté les humains des autres îles pour être parfaitement digne de confiance. On en venait parfois à se demander s’il ne l’était pas devenu lui-même, tant il parlait comme un humain. On repoussa donc son opinion et son expertise, mais non sans amertume car il fallait encore vivre avec cette menace d’un guerrier venu conquérir l’île de Silence.

Mais il n’y avait rien à faire d’ici à ce qu’on sût vraiment de quoi il retournait.

Dans la tête des enfants le doute n’existait pas. Aussi sûr que les montagnes montaient la garde sur Silence, ils allaient finir leurs jours dans l’estomac de l’ogre humain. Les mères étaient unanimes : c’était bien un ogre, la créature terrifiante qui avait peuplé les cauchemars de générations d’enfants gnomes. Pourquoi une mère mentirait-elle à son enfant ?

Pendant ce temps, conscientes que c’était la seule bonne chose à faire, les femmes priaient. Pour écarter le danger de l’ogre elles priaient les dieux anciens, ceux qui ont créé les gnomes des arbres de la Terre. Pour exorciser le danger de la guerre, elles adressaient leurs louanges à Tshi et à Thatala, les deux jumelles qui mangent la nuit et le jour, sources de tout bien. Et il n’est pas dit qu’une prière ou deux ne soient pas montées vers les dieux humains eux-mêmes, car ceux-ci ne peuvent être tout à fait impuissants, même pour un gnome.

Mais quand la barque toucha le rivage et que l’humain – car c’en était bien un – en descendit, il fallut bien penser à ce qu’il convenait de faire. Un observateur informa le conseil que l’humain était assis sur un rocher et qu’il semblait attendre. Cette attente n’annonçait rien de bien bon : quel plan l’humain ourdissait-il pendant qu’on était à discuter ? Ne valait-il pas mieux s’informer maintenant de ses intentions ?

Il fut convenu – et à l’unanimité – qu’on devait envoyer un messager. Ainsi fut fait et bien fait.

Quelque temps plus tard – guère plus de temps qu’il n’en faut pour faire cuire un œuf d’oiseau keff – un jeune adolescent, glacé d’épouvante, revint faire son rapport au conseil.

— C’est un humain, dit-il après quelques gorgées de bière chaude. Il est seul.

— Un marchand ! Un soldat ! Un cannibale ! faisaient les voix, de plus en plus fort.

— Il dit qu’il a une barque enchantée qui le suit et le protège comme un chien fidèle.

— Un soldat ! criaient certains. Seul un soldat peut avoir un magicien suffisamment puissant pour lui construire une barque enchantée ! Encore un peu de temps et les chiens vont venir aussi.

— Un tueur ! criaient les autres. Venu asservir nos corps, violer nos femmes et éventrer nos enfants ! Qu’allons-nous faire ? – Fuir ! Il faut fuir ! – Non, il faut se défendre ! – Oui ! Oui ! Nous avons le courage, forgeons les armes ! – Qu’est-ce que c’est un chien ?

— Il dit aussi qu’il voudrait acheter des choses…, poursuivit l’enfant maintenant calmé.

— Un marchand ! rugit un vieux sage du conseil. Un hideux adorateur de l’or venu de son île lointaine pour conquérir nos âmes, séduire nos femmes et gâter nos enfants avec ses possessions maudites ! – Rejetons-le à la mer ! – Qu’il nourrisse Monsieur Requin qu’il semble tant aimer ! – À la mer ! À la mer !

L’enfant commençait à prendre goût à son breuvage.

— Il voulait des provisions de bouche pour aller dans la montagne.

— Un OGRE ! hurla le chœur des enfants terrifiés.

Mais aucune autre voix adulte ne s’unit à leur plainte.

— Dans la montagne ? fit un gnome dans la force de l’âge (et les gnomes sont doués d’une remarquable longévité).

— Il dit qu’il vient trouver la dame dans la montagne.

— LA DAME DANS LA MONTAGNE ?

C’est ce moment que choisit l’assemblée de Silence pour éclater d’un immense rire de soulagement. Ils avaient presque oublié – et ils s’en voulaient maintenant de s’être inquiétés pour si peu – que les humains n’étaient pas uniquement des marchands, des assassins ou des ogres.

C’étaient souvent des fous. (Et pour tout dire, leur race avait la réputation d’en produire plus que sa part.)

Et le rire se poursuivit, longtemps, constamment nourri des vieilles craintes inutiles et idiotes maintenant repoussées. Si grande était la joie de voir la menace s’envoler que pendant quelques instants on oublia jusqu’à l’existence de l’humain assis sur son rocher, au pied de la montagne qui était Silence.

Et quand on se souvint de lui, ce fut pour se rappeler qu’il fallait de nouveau lui envoyer un messager. Il fut ainsi décidé par le conseil de Silence que la digne assemblée, par la bouche de son représentant, agréait aux demandes de l’humain à la condition expresse qu’il se mette en route le lendemain matin à la même heure.

Seul incident à ce dénouement inespéré : le jeune héraut à qui on avait confié cette nouvelle mission dut être tiré de dessous l’aile du sommeil et c’est un bien piètre délégué, endormi et à demi ivre de bière chaude, un médiocre représentant du fier peuple des gnomes, qui s’avança en chancelant dans la lumière encore froide du matin.

Le jour suivant, après son départ, même les enfants peureux se moquaient de l’ogre humain qui cherchait les déesses mortes dans les montagnes de neige.

*

* *

Chaque montagne a son nom caché, chaque crevasse son nom secret, chaque col et chaque arête a son nom chéri, jadis prononcé dans les syllabes chantantes de la vieille langue, celle qui parlait de l’histoire des dieux morts. Mais on raconte tant d’histoires… Personne ne sait plus ces noms de nos jours : le monde des hommes et celui des gnomes de Silence, pourtant différents, se ressemblent en ceci que l’un et l’autre cultivent une égale répugnance pour les choses du passé. Aussi ignore-t-on tout de ces noms enchanteurs. On va parfois jusqu’à tirer vanité de cette ignorance.

Il y a cependant un nom dans la langue gnome qui vaut bien celui des anciens, et c’est de celui-là qu’il sera question ici. Non que cela ait une grande importance dans le déroulement de l’histoire – cela n’en a aucune – mais la légende en fait mention et la légende n’en dirait rien si cela était inutile. (Et, de toute façon, puisqu’il s’agit d’une légende, il n’y a pas à chercher la logique. À moins qu’il n’y soit dissimulée quelque ironie, car on sait que les légendes ne sont pas exemptes d’ironie, n’en déplaise aux ignorants contemporains, gnomes ou fils d’hommes, qui, comme on le sait, n’ont que mépris pour les choses du passé car elles ne leur appartiennent pas.)

Le nom gnome de cet endroit est Meshtouredz. Dans la langue des hommes, on dirait « le Col du Matin ».

*

* *

Après treize jours de recherches Alban n’avait encore vu aucune trace de la déesse, et sa soif de l’aventure retrouvée s’était étanchée d’elle-même. Brusquement, il se trouva terriblement seul.

Pendant vingt ans il avait parcouru les Quarante Îles à la poursuite du rêve. Pendant vingt ans il avait cherché au plus profond de la terre, dans le gouffre du Roi Mauve et l’immense réseau de cavernes de la Perle d’Opéra qui court sous la rouge cité de Corononte, mais sans trouver jamais. Plus tard, il avait escaladé sans relâche les arbres géants qu’abrite l’Île des Bêtes. Mais aucun dieu solitaire n’habitait plus ces cimes engluées de nuages. Il avait même parcouru les arides étendues de Cœur à Froid et de Cœur à Fer, les deux îles mortes où poussait le rarissime pied-de-dieu. Là, dans la nuit glacée du haut plateau, il avait attendu de voir apparaître sur une de ces feuilles la minuscule déesse du Plein Songe. Car, il le tenait d’un marchand mithinien, les déesses du Plein Songe n’apparaissaient que sur une seule sorte d’arbre et à cet instant précis de l’année.

La fièvre l’avait touché dans son plus jeune âge. Alors qu’il était à peine sorti du paradis de l’enfance et que son projet commençait seulement à germer, une vieille tante qui était sorcière de femme lui avait dit un jour ;

— Fils de ma fille de chair, dis-toi bien que les vieux dieux des hommes sont morts depuis longtemps et qu’il n’en reste plus un seul qui puisse t’accompagner dans ton sommeil comme ils le faisaient du temps de nos ancêtres. Jamais plus, tu m’entends, jamais plus les vieux dieux ne vivront. Nous avons gardé de leur magie – oh ! un tout petit peu de leur magie, guère plus que des tours de passe-passe – mais d’eux, il ne reste plus rien.

— Et s’il en restait une ?

— Tu as dit une, petit ? Une déesse du vieux temps ? Tu t’amuses de ta tante, mécréant ?

— Je sais qu’elle existe. Je lui ai parlé.

Il se souvenait encore du regard de sa tante. Noir, sceptique, heureux tout à la fois.

— Alors, sois-tu béni, mon fils, dit-elle entre ses dents. (Mais c’était comme si elle avait craché sur lui.) Et que t’a-t-elle dit ?

— Rien, mais… Je peux la capturer.

Elle l’observait comme le grand faucon, d’un seul œil, et celui-ci le perçait jusqu’au fond de son âme.

— Tu peux la capturer… maintenant ?

— Un jour.

— Alors rappelle-toi une chose : on n’attrape pas les dieux. Ce sont les dieux qui attrapent les hommes.

C’est aussi ce jour-là qu’il comprit son destin. Peut-être sa tante avait-elle voulu le prévenir, peut-être connaissait-elle sa maladie, peut-être l’avait-elle mis consciemment sur la piste des dieux. Mais cela importait peu à Alban à ce moment-là car sa décision était prise.

C’était cette décision – ou cette maladie – qui de nouveau l’avait fait rêver de déesses.

Ridicule, pensait l’Alban-de-maintenant dans le blanc éblouissant de la montagne.

En contemplant à travers la fente étroite de ses lunettes la vertigineuse falaise de neige, Alban sentait de nouveau le vieux sentiment d’impuissance l’envahir. C’était la même fièvre qui l’avait lancé trente fois déjà à la poursuite du rêve. Pourquoi son cœur avait-il bondi de joie quand le vieil écho de la fièvre familière s’était réveillé ? Vingt ans de recherches vaines ne lui avaient-elles rien appris sur la véracité des légendes ? Que valait l’information d’un voyageur ivre qu’il n’avait jamais vu avant et qu’il ne reverrait sans doute jamais plus ? Qui croire, les magiciens fous ou les êtres raisonnables ?

Il combattit l’engourdissement de son corps et de son enthousiasme avec un peu de thé amer et s’emmitoufla dans sa peau d’onoree en essayant de chasser les pensées sombres. La Dame des Montagnes – nom singulièrement prosaïque pour une déesse, mais plus que respectueux quand on considérait le nom gnome dont il était la traduction –, la déesse parviendrait-elle à illuminer ses songes ?

Ce fut l’une des nuits les plus longues de sa vie.

Mais le lendemain, quand le soleil eut disparu et que les premières étoiles commençaient à percer le ciel muet, il vit fulgurer une flamme bleue entre les pics lointains.

Et, ce soir-là, il ne se demanda pas pour qui brillaient ces langues de feu surnaturelles.

*

* *

Il y a très longtemps, chez les dieux, on choisissait son nom et on en changeait aussi souvent qu’on l’estimait nécessaire, et personne ne voyait d’objection à ce qu’on choisît tel nom plutôt que tel autre. Jusqu’au jour où celle qui s’était successivement appelée Névée, Cristal et Ourania, dans un de ces mouvements de révolte insensés propres à la jeunesse, décida de prendre pour nouveau nom Marie-Neige.

On tenta bien sûr de tout garder dans la famille, mais c’était sans compter la curiosité naturelle des autres dieux, et il y eut bientôt un grand tumulte dans le royaume. La vieille garde paternelle n’entendait pas revenir sur sa décision de condamner le nouveau nom. « Qui a déjà vu quelqu’un s’affubler de la sorte d’un sobriquet humain ? Pourquoi pas un nom de chien pendant que tu y es ? Cela dit bien de l’influence pernicieuse qu’ont les humains sur notre jeunesse ! » Et un certain nombre de dieux d’approuver gravement ces sages paroles. Les temps changeaient. S’il avait fallu se contenter des prières et des sacrifices des hommes de cette époque, les dieux auraient disparu depuis longtemps.

Marie-Neige, qui n’avait encore trouvé aucune raison d’opter pour un nom plus décent, et qui se désintéressait complètement de la chose politique, ne prêta pas attention à ce qu’on pouvait dire d’elle.

Mais ces temps étaient troublés et, par peur de l’avenir, la confiance du peuple des dieux se mit plutôt à l’écoute des conseils de prudence. Et il ne fallut guère de temps pour que cette prudence se transforme en une peur plus grande encore. Vint un jour où leur sévérité fut telle que même l’insignifiante étourderie de Marie-Neige appela sa punition.

Et, il y a très longtemps maintenant, plus longtemps qu’il n’est possible de le dire, Marie-Neige fut exilée dans une terre de glace. Et, exilée, elle demeura dans le pays des hommes, rivée au pays des hommes pendant des éternités.

Et, des éternités, il s’en était écoulé tellement depuis ces événements que Marie-Neige avait depuis longtemps oublié jusqu’au nom qui avait été sien et qui avait précipité sa déchéance. Mais depuis longtemps aussi elle avait oublié d’être curieuse. Elle n’avait jamais pris conscience des grands changements géologiques qui avaient bouleversé le monde, elle n’avait jamais eu connaissance de l’arrivée des gnomes dans l’île.

Peut-être avait-elle aussi oublié que son royaume était une île, et peut-être avait-elle même oublié ce qu’était une île.

Si tel avait été son désir – mais ce ne l’était pas – elle aurait appris que les prophètes de malheur qui l’avaient condamnée à l’exil avaient finalement eu raison. Sous l’influence des hommes et des femmes du royaume de la terre, les dieux s’étaient peu à peu humanisés jusqu’à s’identifier complètement à leurs anciennes créatures. (Il y a encore quelque chose des dieux en chacun d’entre nous mais très peu, vraiment très peu.)

Il est ironique de penser que, malgré son immense ignorance, Alban savait une chose que Marie-Neige ignorait complètement.

Il savait qu’elle était la dernière déesse.

*

* *

C’était un être différent qui traversait aujourd’hui ce que la rude langue gnome appelait toujours, après tous ces millénaires, le Col du Matin. C’était à bien des égards un être plus jeune, plus vigoureux et plus enthousiaste qui gravissait maintenant les crêtes de neige. Les semaines d’escalade sans fin, les dangers tapis dans la neige, les jours et les nuits passés dans la crainte du froid et de la faim, tout semblait s’être donné pour mission de le détruire. Mais un nombre égal de matins lui disaient qu’il n’était pas encore mort et que la flamme bleue l’attendait toujours, plus loin, au-delà du croissant de neige qui brillait sur le fond du ciel. Chaque jour l’endurcissait davantage.

La parfaite machine de son corps le guidait là où il fallait sans qu’il fût jamais besoin d’une pensée consciente. Son bâton tâtait automatiquement la neige poudreuse à la recherche de la crevasse cachée, son pied s’assurait de lui-même, son dos, écrasé sous le poids de la tente et des provisions, ne perdait jamais son angle, fixe dans son parfait et souple équilibre.

Mais il n’y a pas que le corps qui compose les humains – et nous ne parlons pas ici de l’hypothétique âme dont seraient habités ceux-ci, théorie que les autres races de raison tiennent en piètre estime –, non, nous pensons précisément à ce qu’il est convenu d’appeler la raison.

Il crut souvent à la folie, mais une folie plus puissante l’empêchait d’y croire plus longtemps. C’était là sa force. Une folie humaine l’aurait tué sur le flanc d’une montagne. Une folie surhumaine faisait de lui un surhomme.

Dix fois il avait vu l’éclair bleu de l’écharpe de lumière dans la sérénité du soir. Dix fois il avait tremblé d’excitation devant l’apparition – et son corps pouvait encore faire la différence entre le frisson du froid et le tremblement de la joie. Cela était pour ce corps, qui lui appartenait toujours, une preuve plus que suffisante. Son esprit n’en demandait plus d’autre depuis longtemps. Écartés, les doutes ; oubliées, les questions inutiles.

Dix fois, il l’avait vue, et dix fois il avait compris.

Entre lui et elle une sorte de communication s’était établie.

À cet instant, il se posait une question : maintenant qu’elle lui avait signalé sa présence, comment la dame lui parlerait-elle ?

La tentation de la prospective ne lui vint pas. Il se contenta d’attendre, car attendre était la seule chose qui valût la peine qu’on en profitât.

Alors, pour la première fois depuis des jours, la machine qu’était devenu le corps d’Alban se permit un repos. Mais ce repos ne dura guère et il tomba dans une profonde mais active méditation.

Il… écoutait.

Bientôt – bientôt pour un surhomme – il entendit les premiers mots. Oh, ce n’était pas grand-chose. Seulement un bruissement de vent sur la neige qui tout à coup imitait une syllabe, c’était une avalanche qui épelait une pleine phrase, insensée et inutile, le chaos. Mais du cœur de ce chaos, pour le surhomme qu’il était devenu, et dans son cerveau de surhomme, la fragile et simple vérité lui apparut dans toute sa beauté.

Alban avait compris que, dans son amour infini, la déesse l’avait choisi parmi tous les autres hommes, parmi les gnomes et parmi ceux de la très ancienne race qui précéda celle des vrais hommes ; qu’elle l’avait choisi pour lui parler à lui et à lui seul. Dans quelle mesure son interminable quête lui avait-elle mérité pareille attention, il ne lui appartenait pas d’y répondre ; la déesse le lui dirait bien, elle, quand il comprendrait son langage. Mais, pour l’instant, il lui fallait plutôt songer à l’autre aspect du miracle. Car la bénédiction contenait sa propre épreuve, test divin qu’il ne saurait échouer sans mettre en péril toute sa recherche.

Loin d’attendre qu’elle lui parle, c’était lui qui devait faire les premiers pas. Ce qui signifiait qu’il devait d’abord apprendre la langue de la déesse, et il ne pouvait l’apprendre qu’en l’écoutant de toutes ses forces.

On ne parle pas à une déesse comme on parle à n’importe quelle femme (ou peut-être que si, après tout). D’abord et avant tout, il faut savoir écouter.

*

* *

Le père de Tahou était un gnome droit et sévère. Surtout sévère. Cela, Tahou n’arrivait pas à le chasser de ses pensées pendant qu’il avançait, lentement et avec effort, vers le logis familial. Il avait déjà été privé de veillée pendant un mois pour avoir rouspété. Que lui vaudraient alors deux jours et une nuit d’absence du foyer ? La mort, certainement.

Tahou s’arrêta devant l’entrée de la demeure de sa famille. Entre lui et la catastrophe il n’y avait plus que l’épaisseur d’un rideau.

Celui-ci s’écarta brusquement, révélant le visage de sa mère. Il était plus pâle que d’habitude et l’extrémité de ses oreilles révélait qu’elle avait pleuré.

— Aggy ! Aggy ! cria sa mère en se retournant vers l’intérieur. Tahou ! C’est Tahou !

Il se campa sur ses pieds (mais sa tête était encore trop lourde) et retint son souffle.

Trop tard. Sa mère était déjà près de lui et humait l’air autour de sa tête.

— Aggy ! Il a bu ! Il est ivre ! Oh, ma Mère, qu’est-ce que nous allons faire de lui ? Notre enfant est un esclave de la bière !

Les oreilles de sa mère prirent la teinte rosée qui annonçait les larmes.

Le rideau s’écarta de nouveau, cette fois sur la masse compacte de son père.

Tahou baissa la tête. Mais comme son estomac semblait devenu vivant, il la releva aussitôt pour éviter un dégât. Au même moment, il fut pris d’un hoquet.

Les larmes de sa mère jaillirent.

Son père soupira.

— Va te laver, dit ce dernier d’une voix calme. Tu es dégoûtant.

Sa mère l’accompagna à la cuve, le déshabilla (ce qui se révéla plus difficile que prévu), et le guida dans l’entreprise périlleuse qui consistait à grimper dans une cuve haute d’une jambe sans piquer du nez. Grâce à la poigne solide de sa mère, il finit par s’asseoir dans l’eau tiède. Pendant tout ce temps, elle ne cessait d’appeler la Mère à son secours ou bien de l’invectiver pour lui avoir donné un fils ivrogne.

— Où étiez-vous ? demanda-t-elle soudain, en lui frictionnant douloureusement le dos.

Tahou raconta tout. La trouvaille des cruchons de bière, le projet remis au lendemain, le vol proprement dit, les cruchons débouchés et bus. Sa mère secouait tristement la tête.

— Et vous vous êtes saoulés et vous vous êtes comportés comme des bêtes ! Non, des bêtes ne feraient même pas cela…

— Maman, les duttsas aiment l’alcool…

Sur son dos la friction devint plus douloureuse et Tahou jugea plus sage d’abandonner ses démonstrations. D’autant plus que son estomac était de nouveau agité de mouvements menaçants.

— Et ton copain Janjan ? Il est retourné chez lui ?

Cet épisode n’était pas clair dans l’esprit de Tahou. Chose certaine, ils n’étaient pas rentrés ensemble.

— Ah, je me souviens. On parlait de la chienne froide…

Gifle violente sur la nuque.

— On ne dit pas des choses comme ça. La dame dans la montagne, tu dis ?

Tahou mit sa main sur sa nuque mais la brûlure ne cessa pas.

— Ouais. Janjan disait qu’il voulait rejoindre l’humain. Voulait voir la chi… la dame lui aussi. M’est avis qu’il est parti là-bas.

— Grande Mère ! Le pauvre petit !

Après le bain, sa mère disparut (sans doute pour alerter le voisinage) et Tabou resta seul avec son père.

Celui-ci lui expliqua longuement la faute, l’inquiétude causée et l’humiliation que cette histoire causerait à sa famille. Puis il parla des choses difficiles que l’on doit faire, qu’on le veuille ou non. Ensuite il administra à Tahou la pire correction qu’il eut jamais reçue.

Le lendemain, au premier repas, sa mère lui apprit deux nouvelles. La bonne était que Janjan était revenu sain et sauf. Il était encore passablement gelé, il avait eu très peur et il allait recevoir une correction monstre une fois qu’il serait sur pied. La mauvaise nouvelle était que Tahou devrait s’occuper de son grand-père pendant trois mois.

Tahou l’ignorait encore, mais c’était là sa véritable punition.

*

* *

Elle aimait danser. Elle adorait danser. Seul danser avait du sens, seul danser avait une direction, une forme, un poids d’existence.

Elle dansait donc. Sans jamais s’arrêter, infatigable. Elle dansait toutes les danses : la danse de la vie, la danse de la mort, la danse de la poursuite et du plaisir, la danse de la poursuite du plaisir, la danse du divin matin, la danse du temps d’airain, la danse de l’absence et du cruel destin. Un nombre incroyable de danses. On aurait pu croire qu’elles étaient plus nombreuses que les étoiles, les danses qu’elle vivait l’une après l’autre, qui ne se répétaient jamais, si différentes en cela de ces mornes étoiles qu’elle comptait encore, parfois, sans s’émouvoir, souvent même sans s’en apercevoir. Elle avait perdu bien de l’intérêt pour ce projet ancien de se souvenir de toutes les étoiles, si ancien qu’elle ne se souvenait plus de l’avoir conçu. Le temps était bien loin où elle comptait, comptait, comptait les étoiles. Des milliards qu’elle avait comptées, et plus encore. Mais, à la différence des danses, les étoiles sont abominablement semblables les unes aux autres. Mais danser ! Découverte combien plus étonnante, combien plus exaltante, même pour une déesse. (Et Marie-Neige était toujours une déesse.) Il était fatal qu’un jour elle jugeât plus raisonnable de laisser les étoiles faire leur propre décompte si la chose leur tenait tant à cœur.

Inexorable, le jour vint. Par hasard, un jour qu’elle frôla la conscience d’une bête, elle découvrit la danse. Et le nouveau bonheur.

La danse occupa désormais toute sa conscience. La danse et… ses partenaires de danse.

Elle n’était pas simplement bonne danseuse. Elle était la parfaite danseuse. Il semblait, quand elle dansait, que le monde dansait avec elle, et qu’elle faisait danser le monde. Oh, douce danse.

Elle dansait avec toute la nature, avec ses plus modestes enfants, comme avec ses plus beaux succès. Chaque partenaire lui procurait immanquablement la merveilleuse extase. Mais cela ne signifie pas qu’il n’y avait pas de différence entre les partenaires. Le lapin laineux était une chose, le loup… Son partenaire préféré demeurait le loup des crêtes, cette bête ancienne, infiniment ancienne, que le temps semblait avoir oubliée. Ces loups-là étaient des créatures solitaires, qu’elle voyait de moins en moins. Avec le temps ils disparaîtraient, comme si l’univers avait cessé de vouloir d’eux, eux qui auraient pu être les maîtres du monde. Mais pour le moment, comme s’ils ignoraient leur fin prochaine, les loups des crêtes dominaient toujours le plafond du monde, et aucune créature ne pouvait sur ce territoire leur tenir tête.

Sauf quand il s’agissait de danser avec Marie-Neige…

Puis, un jour, Marie-Neige sut qu’il y avait mieux que le loup.

*

* *

Depuis le jour lointain de la mort des dieux, s’était-il trouvé un seul humain (ou un gnome ou un faux homme, n’oublions personne) pour apprendre leur langage ?

La question, le doute, le désespoir aux aguets, hantèrent sa première journée de recherche. C’est dans une sorte de douleur trouble qu’il attendait les premières manifestations de la déesse.

Les dernières semaines lui avaient montré que les signes étaient partout présents autour de lui, qu’il lui suffisait de les guetter pour les voir apparaître. Plusieurs fois (des centaines de fois lui disaient ses souvenirs), les signes l’avaient sauvé de la mort. Il fallait donc qu’il y en eût aussi un pour le guider sur le chemin du langage.

Mais le signe s’était dérobé pendant toute la première journée. La nuit n’apporta rien de plus et il sombra peu à peu dans le sommeil, épuisé. Ses rêves se révélèrent tout aussi stériles.

Ce n’est qu’au matin qu’il comprit son erreur et quitta sa tente.

Il faisait une journée grandiose. Les dents monstrueuses des montagnes brillaient dans la lumière surnaturelle qui baignait le monde, mordaient durement, gigantesquement, dans le visage du ciel. Partout, la neige, à l’infini, la neige, jusqu’à tous les bouts du monde. Le vent de neige sèche grinçait sur son visage.

Ici, et non dans le confort absurde de sa tente, ici seulement il pouvait trouver les signes. Ici seulement il pourrait entendre la voix immense de la déesse.

Il installa sa couverture sur la neige, se tourna face au vent, et attendit, sereinement cette fois-ci.

Le souvenir des journées précédentes l’avait quitté. Tout avait été de sa faute. Il avait d’abord pensé à lui avant de penser à elle. On doit courtiser les déesses pour la même raison qu’on doit courtiser les femmes : parce qu’elles le demandent. Un manquement à la tradition du bon sens ne pouvait mener qu’à l’échec. Mais dans ce domaine, la plupart des hommes sont conditionnés pour la réussite. Maintenant, obéissant et repentant, il se présentait à celle qui méritait tout son respect. Maintenant, suprême joie, il savait qu’il pouvait attendre.

Nul mieux que lui n’avait pris davantage à cœur l’habitude de l’attente. C’était simplement un autre nom pour sa vie. Mais il y avait pourtant, aujourd’hui, une différence essentielle ; rien ne l’empêchait plus d’attendre. Car il savait qu’il était près du but, infiniment près, près à toucher. Et il y a toute une différence entre attendre parce qu’on a confiance, et attendre parce qu’on sait.

Et la patience prit le nom du vent, qui grinça sur son visage pendant les heures qui suivirent. Puis, une éternité plus tard, la griffure fit place à une douce chaleur qui caressa longuement ses joues. Il n’y prit garde. Il savait qu’elles étaient gelées, bien sûr, mais il ne fit pas un mouvement. Elle ne l’aurait pas accepté, pas après l’insulte qu’il lui avait faite la journée précédente en restant dans sa tente.

Et ce fut comme si elle l’avait entendu – et sans doute, oui, sans aucun doute, elle l’avait entendu.

*

* *

Jadis, le grand-père de Tahou avait été un gnome important dans la communauté de Silence. Tahou n’arrivait pas à se souvenir clairement – maire ou majordome ou quelque chose comme cela – mais l’âge l’avait rattrapé comme il rattrape tout le monde. (Tahou ne comprenait pas encore ces choses car il avait l’âge où l’on court plus vite que le temps.) Quand un gnome dépasse mille ans, il peut se dire qu’il a de la chance. Grand-père avait largement dépassé les mille ans à la naissance de Tahou.

Une personne importante ? Qui aurait pu dire une telle chose en observant cette ruine de gnome éternellement assise dans son fauteuil. (Le fauteuil, c’était l’invention de son père. Astucieux : les roulettes, c’était pour pouvoir transporter le vieillard jusqu’à la cuve et lui faire prendre son bain ; le trou dans la chaise s’expliquait par le pot qui se trouvait en dessous.)

Grand-père était frêle comme une branche de balbouzi et ses oreilles étaient énormes. Elles pendaient sur ses épaules comme les cagoules de cuir des chasseurs d’œufs.

Pendant les trois longs mois qui suivirent, Tahou dû saisir la vie par le gros bout. Après quelques dizaines, il perdit l’impression qu’il ratait tout ce que la vie offrait d’intéressant. C’est à peine s’il eut conscience des luttes contre la barque enchantée lorsqu’elles se produisirent. En revanche, le mot bain prit pour toujours une signification nouvelle.

*

* *

La danse avait commencé et Marie-Neige était déjà ivre. « Mon trésor, mieux que les loups, infiniment mieux que les loups, mon trésor, mon trésor. » Les loups vivaient férocement, mais sans vraie profondeur. Mais pourquoi penser aux loups lorsqu’elle avait trouvé une joie nouvelle ? Merveilleuse danse de rêve, infinie douceur, infinie douleur. Elle se sentait à la fois pleine et affaiblie, comme si la chose était possible. Quelle joie intense ! Mais n’était-elle pas un peu trop intense ? Cette faiblesse n’était pas imaginaire. Elle avait une signification. Mais, en même temps, comment oublier cette ivresse ?

L’étrange sensation inquiétait Marie-Neige. Elle ne comprenait pas.

Changée, changeante, saisie d’effroi et d’attirance, à la fois toujours elle-même et pourtant si différente. Oh ! douloureusement différente. (Si vous pouvez imaginer la douleur d’un dieu et si vous croyez en être capable, abandonnez immédiatement tout espoir : il n’est pas donné aux mortels que nous sommes de connaître ces choses, ou même de les soupçonner. Laissons cela aux fous.) Douloureusement différente, oui, mais aussi, incroyablement, douce et agréable et… Elle se sentait si nouvelle !

Pourquoi as-tu peur ? demanda une partie d’elle-même.

Une autre partie d’elle-même disait :

Je dois danser encore.

Et elle dansa de nouveau.

Dans l’épuisement qui suivit l’extase elle comprit qu’elle ne pourrait jamais mettre fin à son partenaire. Que si elle le faisait, elle serait à son tour terminée. Une nouvelle donnée était apparue.

C’était un concept tout nouveau pour Marie-Neige et il exerçait sur elle une fascination qu’elle ne cherchait pas à s’expliquer. L’idée qu’elle s’en faisait – un faisceau de métaphores qui occupaient l’immensité de son esprit – était si étrange qu’elle fut un instant tentée de la rejeter loin d’elle. Mais longtemps après la danse, alors que l’épuisement laissait la place à de nouvelles forces, la fascination demeurait, douce et tentante. Il y avait quelque chose d’infiniment troublant dans le fait d’avoir partagé l’étrange destinée des créatures de ce monde, ne serait-ce qu’en esprit. Non, elle n’avait pas répandu son sang, non sa poitrine ne s’était pas ouverte sous la griffe ou la dent, non ses membres arrachés n’avaient pas jonché la neige vierge comme ceux d’une bête, mais… Mais elle avait tâté de la mort, elle avait senti la mort et ce qu’elle pouvait signifier.

Et là était toute la question.

Il semblait à Marie-Neige qu’elle avait connu trop d’expériences récemment, que son monde ordonné et un peu morne s’était transformé un peu trop vite pour ses propres désirs. Soudainement plusieurs choix se présentaient ; trop de choix. Pour la première fois, d’aussi loin que remontaient ses souvenirs, elle ne savait comment réagir. Jamais sa propre existence n’avait ressemblé à ce qu’elle était maintenant.

Désirait-elle mourir ou vivre ?

S’étudiant, elle vit qu’elle contemplait avec inquiétude la perspective d’une nouvelle danse. Une chose était certaine, elle ne pourrait jamais procéder à la finale de la danse et survivre elle-même.

Je veux vivre, jugea-t-elle. Mais cela signifiait-il qu’il fallait abandonner la cérémonie, oublier à jamais cette sensation si nouvelle ?

Le souvenir de l’extase profonde – et déjà trop ancienne ! – revint la hanter. Il lui semblait qu’elle pouvait presque revivre cet intense sentiment de plénitude. Combien différent de ces danses faibles avec les autres créatures !

Elle jugea qu’elle préférait son plaisir à l’absence de plaisir. Puis, reposée, elle prit conscience que la conduite des choses devenait soudainement plus facile. Si elle voulait à la fois éviter le terme du partenaire et conserver son plaisir, le choix était simple : en aucun cas le partenaire ne devait disparaître.

Et elle eut un instant de fierté devant la beauté et la simplicité de son raisonnement. (il faudrait qu’elle pense plus souvent. Cela ne pouvait pas lui nuire.)

Le garder vivant. Oui, bien sûr, mais la chose n’était pas sans danger. Pourrait-elle le conserver vivant, le mener toujours sur la pente de la souffrance sans risquer de le tuer un jour ? Combien de temps pourrait-elle poursuivre la cérémonie sans risque ?

Force lui était de reconnaître qu’il faudrait peut-être, pendant un certain temps du moins, interrompre la cérémonie. Prendre bien soin de ce partenaire unique.

La question se présenta d’elle-même, jaillissant des profondeurs de son esprit :

Comment le partenaire se porte-t-il ?

Pour Marie-Neige, la pensée, solennelle et tendre, était plus nouvelle qu’un jour nouveau.

*

* *

Enfin, dans ce temps contracté où elle vivait parfois – mais pas si souvent ; on a beau être immortel, on ne gaspille pas l’existence si on n’en retire pas une forme quelconque de plaisir – Marie-Neige comprit qu’elle préférait désormais le partenaire à la danse elle-même.

De tous les sentiments étranges qu’elle avait connus récemment, celui-là était sans doute le plus étrange et le plus déroutant. Elle essaya de se rappeler quand elle avait eu un animal préféré – un loup des neiges, une serventine, quelque chose –, mais sans y parvenir. Peut-être n’en avait-elle jamais eu. Comment pouvait-elle se souvenir dans ce fatras de choses oubliables et oubliées depuis longtemps ? Quelque chose en elle, une réticence, lui permit de croire qu’elle n’avait jamais possédé d’animaux favoris de quelque espèce que ce soit. (En cela, elle avait tort, car elle les avait tenus en grande estime dans sa jeunesse ; mais elle avait comme excuse que sa jeunesse remontait à près de 8 millions d’années. À la vérité, elle ne se souvenait pas davantage d’avoir jamais été jeune.)

L’idée d’avoir un favori l’excitait considérablement.

Il faut que j’en prenne soin pour qu’il soit fort et bon à la danse.

Un tourbillon naquit dans ses pensées. Non. Cela n’allait pas. Elle ne pouvait à la fois vouloir le conserver pour toujours et penser à la danse.

Il y a une contradiction, jugea-t-elle. Mais il y avait bien plus que ces quelques mots dans l’esprit de Marie-Neige. En fait ces mots ne furent jamais exprimés. Pendant quatre infinitésimales fractions d’une seconde elle réfléchit au problème avec l’immense conscience d’une déesse, puis la solution rationnelle se présenta à elle comme elle devait immanquablement le faire. Et la réponse lui semblait bonne.

Elle se rendit compte immédiatement que son intelligence n’avait pas tenu compte d’un fait nouveau. Ses habitudes de pensées abstraites avaient suivi leur chemin naturel et avait éliminé l’accidentel. Mais pour elle, il ne s’agissait plus d’accidentel. Cet étrange sentiment qu’elle sentait bouillonner en elle, tout nouveau et étranger qu’il fût, n’était pas différent des autres sentiments qu’elle ressentait. Il était tout aussi réel, tout aussi vivant et tangible que son goût pour la danse ou pour les courses dans les cimes.

Elle laissa alors une autre voix parler à la place de la raison. Cette autre voix suggéra une réponse différente. Et, confusément, elle sut que cette réponse était la meilleure.

Elle n’avait pas de nom pour le sentiment nouveau qu’exigeait la situation. Cela ressemblait à la danse, bien sûr, mais il y a avait quelque chose d’autre, d’infiniment étranger et d’infiniment attirant à la fois. Elle interrogea sa mémoire, mais celle-ci ne remontait plus guère qu’à sept cent mille ans – encore qu’elle l’ignorât – et ne lui fut d’aucun secours dans l’identification de ce nouveau type de relation. Elle aurait voulu l’appeler joie, mais elle savait bien que cette nouvelle joie ne ressemblait pas à celle qu’elle avait pu connaître auparavant avec les autres bêtes. À la fin de sa réflexion, lasse, elle décida de s’en remettre à son instinct.

Plus tard, le nouveau compagnon de danse trouverait bien un nom pour cette nouvelle émotion.

Il suffirait à Marie-Neige d’écouter ses pensées.

*

* *

Quand il eut surmonté le dégoût des premiers jours et les horreurs des premiers temps, Tahou constata, non sans un certain plaisir, que la tâche lui paraissait plus légère. Il savait exactement ce qu’il avait à faire, quand le faire et comment le faire. Le reste n’était que détail.

Au même moment, cependant, Tahou commença à ressentir les premiers effets de l’ennui. Cela devint rapidement son plus grand ennemi. Il devint irritable, brusque. Des pensées mauvaises traversèrent son esprit. Une fois il se surprit à pincer les flancs du vieillard. Une fois ou deux, profitant de l’absence de ses parents, il avait fait venir des copains et ils avaient fait morver le vieux avec une plume de colombelle. Mais ses parents étaient presque toujours à la maison et il comprenait vaguement qu’il ne pouvait continuer dans cette voie. Et pourtant, c’était si tentant ! Il pourrait demander des cadeaux aux copains. Et d’autres aussi. Si tentant…

Un événement très simple changea toute la situation.

Sans s’en rendre compte, il avait pris l’habitude de parler au vieux gnome. Des petites phrases, des petites félicitations quand le corps millénaire consentait à faire un mouvement difficile.

— Veux-tu ton bain, grand-père ?

— Crouic !

Tahou arrêta son geste. Il examina le regard du vieillard. Ne voyait-il pas là quelque chose d’inhabituel, comme une lueur ? Crouic. C’était « oui », ça.

— As-tu faim, grand-père ?

— Crouic.

Une question menaçante produit quelques « heu » clairement négatifs.

La conversation s’acheva brusquement. Le regard de grand-père avait repris sa fixité.

Il surprit d’autres moments de lucidité dans les jours qui suivirent et prit l’habitude de surveiller les yeux du vieux gnome. Peu à peu, une sorte de dialogue fracturé s’installa.

Mais c’était tout à fait insuffisant. Trop lent, trop incertain. Tahou se demanda s’il était possible de créer les périodes de lucidité. Un soudain goût d’expérimentation le possédait. Qu’il le voulût ou non, grand-père allait faire les frais de sa curiosité.

Il posa des questions. Rien.

Il raconta les histoires. Rien.

Il essaya les insultes. Seulement une série de « heu ». Il n’avançait pas.

Un matin, après un repas particulièrement réussi, il obtint une réaction sans équivoque et une longue série de « crouic » quand il mentionna les cuisses de mademoiselle Jojie. Dans les jours qui suivirent, la mention des cuisses de mademoiselle Jojie produisit chaque fois la même réaction d’intérêt. D’autres parties de l’anatomie féminine (et pas nécessairement de mademoiselle Jojie) obtinrent le même succès. À partir de ce moment, une sorte de complicité vague et mystérieuse s’établit entre les deux. Tahou n’aurait su dire si cela était bien réel ou simplement le fruit de son imagination. Pour tout dire, il préférait croire qu’il avait réalisé un petit miracle.

Et c’est avec le plus intense plaisir qu’il décida de garder le secret pour lui.

*

* *

Les dieux détestent les mystères, les redoutent comme… En vérité il n’est guère de choses que les dieux redoutent davantage que les mystères. Aujourd’hui, en vraie déesse confrontée à un mystère, Marie-Neige aurait voulu hurler de rage. Mais il était écrit qu’aujourd’hui encore elle en serait incapable. La colère n’était pas en elle.

Malgré le temps, malgré le non-temps et le mégatemps, malgré les orgies de danse dans les cimes lointaines – au point que les meilleurs danseurs, les loups, commencèrent à se faire rares et que leurs danses, malgré tout l’abandon dont elle était capable, lui parurent de plus en plus fades. Rien ne pouvait se comparer aux sensations que lui procurait son nouveau danseur.

Le sentiment nouveau ne cessait de la hanter. Cette sensation qui avait fait son nid en elle était chaude comme une danse ultime mais à la fois infiniment plus douce. Et ce sentiment ne pouvait partager le même nid que la colère. Une autre révélation à ajouter à celles qui tissaient sa nouvelle existence.

À la suite d’une de ses séances de mégatemps – inutiles, comme tout autre moyen, à la débarrasser de ce sentiment – elle décida qu’elle était malade.

C’est cela, pensa-t-elle, c’est une maladie.

Bien qu’elle n’eût pas à proprement parler de santé physique qui pût être mise en péril par la maladie, la chose ne lui était pas tout à fait étrangère : elle en avait constaté l’existence chez les animaux qu’elle examinait pour la danse. Parfois elle les voyait changer, s’affaiblir, cesser de se nourrir. Elle évitait systématiquement ces bêtes qui ne pouvaient donner une danse satisfaisante.

Parfois, quand elle avait le corps d’une créature mortelle, elle sentait les mouvements doux sous sa peau. C’était une sensation si agréable qu’elle restait ainsi des temps infinis (en mégatemps, s’entend) dans l’enveloppe étrange des êtres vivants.

Il lui fallut du temps (mais un temps que nous ne saurions comprendre) pour penser à l’enveloppe de son nouveau danseur.

Le fait que celui-ci eût une enveloppe de chair l’avait jusqu’alors laissée indifférente. Pas plus qu’aux ceventines légères et féroces, pas plus qu’aux chers loups radieux, elle n’avait vraiment accordé d’importance à ce qui unissait son danseur et le monde plat des mortels. En des temps plus anciens, quand elle était encore jeune – mais elle l’était toujours, n’est-ce pas, aussi jeune et infiniment plus vieille qu’un million d’années auparavant – peut-être songeait-elle parfois, à cette époque lointaine, à ce manteau étrange que revêtent les âmes mortelles.

À cette époque, peut-être les dieux étaient-ils plus près des humains. Peut-être le furent-ils trop.

Mais toutes ces choses qu’elle ignorait, qui n’occupaient même jamais ses pensées, ces choses grouillaient en elle, vraies, fausses, terriblement occupées.

Dans le temps de la déesse, l’idée germa.

Le plus difficile était encore à venir. Quand elle prit conscience de ce que son projet supposait comme réalisation, elle eut un moment d’hésitation.

Elle connaissait bien ses animaux danseurs, connaissait leur corps dans l’essentiel et dans l’accidentel, les imitait sans même y penser. Mais il en allait tout autrement de son étrange danseur. Elle n’avait initié la danse que deux fois et chaque fois – elle haïssait son geste, le haïrait toujours – elle avait reculé. Sa connaissance de l’être était si imprécise, si vague, que jamais elle n’aurait su quelle réalité choisir.

Il fallait qu’elle le connaisse davantage. Et cela supposait qu’elle mît la danse de côté pour l’instant.

Marie-Neige, se disait-elle, tu ne veux pas que le partenaire prenne fin. Tu ne veux rien qui ressemble à la fin du partenaire, d’une manière ou d’une autre.

Les premières tentatives de la déesse se révélèrent inutiles, soit que le partenaire ne parut pas conscient de la présence du ressourcement, soit qu’il rejetait le produit comme impropre.

Elle crut au succès avec le végétal qui poussait dans les cavernes profondes de la vieille Maison (Marie-Neige n’en gardait guère souvenir, mais elle y avait vécu les premiers millénaires de son exil). Le danseur mangea, parut repu et satisfait. Mais le lendemain il ne répondait plus du tout. C’était la première fois que le nouveau partenaire mourait. Ce fut une expérience frustrante. Cela signifiait qu’il fallait intervenir un peu plus tôt dans son existence. Glissant dans son mégatemps – chose qu’elle détestait par-dessus tout – elle retraça le courant des événements jusqu’à la veille et, un peu plus consciente de ses besoins, elle prit les moyens qui s’imposaient.

Une partie infime de son esprit se lança à la recherche d’une petite victime et, rapide, guida ce repas de chair jusqu’au partenaire.

L’idée était déplaisante, et c’était la raison pour laquelle elle avait consciemment écarté la possibilité d’en venir là. Mais, manifestement, il ne pouvait en être autrement. Pour être de cette qualité, le danseur se devrait d’être un mangeur de chair. Comme le loup. Elle avait l’habitude de la danse et de la souffrance, mais l’idée de consommer l’enveloppe charnelle d’une créature était pour Marie-Neige une idée fondamentalement répugnante.

Elle prit tout de suite conscience que cette répugnance épargnait son danseur. Elle en conçut une joie nouvelle mais un peu gênante.

*

* *

Le lapin s’approcha à petits pas. En fait, ce n’était pas un lapin ordinaire, mais la variété à fourrure laineuse qui, au début des temps, avait élu habitat dans la solitude de ces montagnes. La bête faisait son ordinaire des rares plaques de mousse qui poussaient sur les pentes de neiges, sans dédaigner, à l’occasion, les petites masses de ce fongus gris qui prospérait dans l’île et que même le froid semblait incapable d’arrêter.

L’animal ralentit son allure, s’arrêta à quelques pas, pencha la tête comme s’il considérait Alban puis, tremblant, vint se réfugier entre ses genoux.

Alban caressa un instant la fine tête du lapin, promena sa main dans la toison douce, puis lui rompit le cou d’une torsion brusque. La bête eut un bref soubresaut puis ne bougea plus.

De la pointe de son couteau Alban piqua l’anus et remonta la lame en soulevant la peau. Ses mains, pourtant paralysées par le froid, semblaient contrôlées par une autre conscience que la sienne. Il les voyait s’acquitter de leur tâche sans qu’il eût besoin de penser. Le sang coulait doucement sur la neige. Une tache de vie sur la stérile blancheur.

Un peu triste, il mangea la chair de l’animal. Il savait qu’il s’agissait du cadeau de la déesse. Il savait qu’il n’y avait aucune cruauté dans le geste qu’il avait accompli pas plus que dans celui de la déesse. S’il était encore besoin d’un signe, il n’en pouvait trouver de meilleur que cette petite vie qui était venue s’offrir en sacrifice pour maintenir celle d’un homme. La déesse avait donné une partie de son être, une partie d’elle-même. On ne nie pas, on n’oublie pas un tel geste d’amour.

Dans sa bouche, la chair de l’offrande avait un goût de miel. Son estomac s’était depuis longtemps tu à la faim et il mastiquait lentement, conscient qu’il ne mangeait pas vraiment, mais qu’il sacrifiait. Il fallait y mettre les manières.

Quand le geste fut complété il contempla le sang généreusement versé sur la neige, murmura une courte prière pour l’âme possible du lapin et se retira dans la tente.

La déesse prendrait soin de lui.

*

* *

Il peut sembler inconcevable que Marie-Neige ait mis tant de temps – ici, les réserves d’usage – à entrevoir l’inévitable. Quel que fût l’angle sous lequel elle considérait la chose, il faudrait bien, se disait-elle, qu’elle fasse connaître son existence au danseur. Et cela posait un problème. En fait, toute une série de problèmes.

D’abord, elle ignorait sous quelle forme il pouvait la percevoir. D’autre part, être perçue ne signifiait pas qu’elle pût communiquer avec lui.

Communiquer. Quelle idée étrange, se dit-elle.

Et comme toutes les idées qui lui étaient venues récemment, celle-ci contenait sa charge de peur.

Communiquer.

J’avais raison, pensa-t-elle. J’étais malade. Communiquer.

Transmettre. Recevoir. Interpréter. Et, problème curieusement plus concret : qu’est-ce qu’on dit quand on parle ?

Dans l’esprit de la déesse, cette question était un ensemble quasi infini de symboles quasi matériels. Cet ensemble persista un instant – nous ne saurons jamais combien de temps – dans son état d’existence, puis s’évanouit quand Marie-Neige le retourna à son néant.

Tant de choses étranges…

Mais en vérité, rien de plus étrange que les plans qui coururent bientôt dans son esprit. Elle n’avait aucun souvenir d’avoir déjà pensé autant. En fait, ce que nous savons d’elle nous mène à penser qu’elle ne l’avait que rarement fait, et jamais dans des conditions idéales.

Il y a lieu de penser que les conditions – si uniques et si mystérieuses fussent-elles – tendaient cette fois vers l’idéal.

Peu à peu la voie s’imposa, inattaquable. Elle ne pourrait jamais entrer en contact avec lui que par l’intermédiaire de son monde à lui. Non, ce n’était pas exactement cela. Par l’intermédiaire de son monde préféré. Et pour le découvrir il faudrait qu’elle explore la totalité de la mémoire du partenaire.

Il lui fallut mille ans. Et la nouvelle ne lui parvint qu’à la fin de ses recherches.

Elle n’était pas toujours à l’écoute de toutes ses composantes. Celles-ci étaient innombrables et plusieurs d’entre elles au-delà des perceptions conscientes de la déesse. Certaines étaient automatiques tandis que d’autres étaient trop éloignées pour être constamment sous son contrôle.

Aussi prit-elle très lentement conscience de ce qui se passait. Quand la nouvelle lui parvint, elle était encore bien loin d’avoir complété l’image totale de son nouveau danseur.

Une unité de contrôle mineure avait réussi le contact physique avec le partenaire.

Elle transmit sa conscience le long des zones de progression. L’unité ne s’était pas trompée : elle se trouvait devant l’enveloppe physique du partenaire.

Il y avait une expérience à tenter et la déesse hésita longtemps avant de prendre la décision. Devait-elle s’intégrer à l’unité de contrôle ? Les chances d’en apprendre davantage sur lui demeuraient minimes mais elle ne devait négliger aucun mode de connaissance. Après tout, c’était la première fois qu’elle établissait un contact physique.

Elle opta pour l’intégration.

*

* *

Un matin où le vieillard s’était révélé particulièrement intraitable, Tahou le menaça de vieilles choses :

— Si t’es pas gentil, grand-père, je te donne à bouffer à Monsieur Requin.

— Heu !

Il n’y avait pas de vraie méchanceté dans les paroles de Tahou. Cela faisait partie du dialogue permanent qu’il entretenait avec grand-père. C’était un jeu. Chaque jour, il essayait de varier un peu les références. Depuis une semaine il puisait dans les quelques histoires des temps anciens dont il gardait le souvenir. Mais il n’en connaissait pas beaucoup.

— Si t’es pas gentil, grand-père, je te donne à bouffer à la vieille dame dans les montagnes.

La réaction du vieillard fut extraordinaire. Pendant une pleine minute, à voix assez haute pour que tous puissent entendre, grand-père déblatéra sur la vieille dame (qu’il appelait la dernière dame) et tout cela était dit d’une voix ferme et pas du tout tremblante comme celle d’un très vieux, et avec beaucoup de mots de l’ancienne langue, et c’est peut-être pour cela que personne n’y comprit rien, à commencer par Tahou, qui était pourtant juste devant lui. Une seule chose sûre : il parlait de la dame. Elle était quoi, cette vieille chienne froide ? À l’écouter, on aurait pu croire qu’il l’avait rencontrée. Aimée ? Quelle était cette histoire qu’on ne connaîtrait jamais ?

Puis grand-père se tut et ne reprit plus jamais la parole.

Sans le savoir, Tahou avait été l’artisan d’un miracle. Ses parents étaient là pour en témoigner. Ce qu’ils ne manquèrent pas de faire, à maintes reprises, au point que la maison fut rapidement envahie par toutes sortes de personnes qui n’étaient même pas des parents éloignés.

Ce miracle, malheureusement, affecta considérablement la constitution de grand-père qui s’éteignit quelque temps après, exactement à la fin des trois mois de punition infligée à Tahou.

La cérémonie d’enterrement lui parut bien longue. Il préféra le banquet qui suivit. Le rôti d’ostanon des neiges était parfait, et tante Astirg faisait toujours les meilleures tartes de tout Silence.

Encore quelques semaines et il aurait oublié toute l’affaire.

Ce qui arriva.

Un soir, bien des années plus tard, quand il aura ralenti sa course contre le temps, qu’il sera père à son tour, Tahou se rappellera cet incident de sa jeunesse, le miracle de grand-père. Des larmes abondantes couleront sur ses joues et toute sa famille se demandera ce qui peut bien se passer.

Mais ce sont des choses difficiles à dire.

Même pour un gnome.

*

* *

Alban gardait le souvenir d’un million de jours, tous semblables à celui-ci – ou peut-être était-ce toujours le même – et il continuait à étudier le langage de la déesse. Parfois un lapin ou un de ces curieux oiseaux des cimes venait s’immoler dans ses mains, il se nourrissait sans penser, puis remerciait la déesse. Puis il reprenait ses études. Éternellement les mêmes. Combien de signes, de relations, de multiplications et d’organisation de signes distingua-t-il dans l’immensité de ce monde qui était à elle ? Combien de comparaisons, d’additions, d’analyses, il n’aurait su dire. Mais quand vint le jour de la rencontre, quelque chose du vrai Alban demeurait toujours et ce quelque chose de vivant savait qu’il était près, infiniment près du but. Qu’un peu plus et…

Il lui fallut encore attendre. Mais bientôt le temps lui-même perdit sa signification, pour plus tard, lorsque le fardeau de sa chair fut devenu plus léger, en prendre une toute nouvelle. Quand les manifestations reprirent, il sut instinctivement que le moment de la rencontre était venu.

La nuit informe prenait forme.

Le drap de ténèbres semblait se mouvoir. C’était comme si à la hauteur de l’horizon, trop tendu, il se rompait. Puis, soudainement, il n’y eut plus que la lumière éblouissante, plus claire qu’une journée de soleil, plus lumineuse que le soleil lui-même. Pendant un instant, Alban devint aveugle.

Puis, à quelques pas de lui, il crut distinguer une silhouette formée de brouillard. Quelques instants après il sut qu’il ne s’était pas trompé.

La forme se dessinait lentement. Cela avait une station verticale, il distinguait ce qui pouvait être des membres inférieurs, mais la tête était encore indifférenciée du torse. Elle apparut soudain comme un brusque tourbillon dans la substance même de la brume.

La modification suivit son cours pendant de longs instants – avec une pincée d’inquiétude, Alban avait vu deux fois les membres inférieurs régresser à leur magma primitif – en passant par une force fugace qui lui laissa une impression désagréable.

Il n’entendit jamais de voix – du moins ses oreilles ne perçurent rien – mais il sut qu’on lui avait parlé. Il n’avait pas le souvenir d’avoir entendu, mais avait celui d’avoir compris. Cela sonnait comme le métal fraîchement frappé, comme le vent, comme la tempête. C’étaient les cors des temps derniers claironnant à l’unisson. C’était le coup de la hache, le bruit du crâne qui se fend. Mais le message lui-même… Il prit un temps infini à comprendre le message. Il cherchait dans l’infini écheveau des sens. Et tout, peu à peu, s’effilochait, se rompait, se fragmentait en non-sens. Bientôt il ne resta plus qu’une…

C’était une odeur. Et l’odeur disait :

Bien ? – Parfait ? – Comme il faut ? – Satisfaisant ? – Désirable ? – Bon ?

Il comprit soudain l’immensité de la question.

Elle lui demandait si cela lui plaisait. Cela : où il était, l’état dans lequel il se trouvait, sa santé, son humeur, ses satisfactions sexuelles, ses ambitions, la taille de ses chaussures, sa perception de soi, ce qu’il faisait, son sommeil, l’infinité des choses inutiles et nécessaires qui composent la vie des mortels. Cela cascada dans son esprit comme un océan entier. Il se noya. Puis retrouva la surface. Puis nagea. Puis répondit.

Dans ce langage nouveau, qu’il parlait pour la première fois, il dit à la déesse qu’il avait peur. Qu’il était mort et qu’il avait peur, et que s’il devait être mort, il préférait ne pas avoir peur. Et il semblait qu’aucun de ses mots ne pût contenir ce qu’il voulait dire. Pourtant elle comprit.

Quelque chose éclata dans la nuit. Une forme apparut. L’image était légèrement trouble, comme si les couleurs se mélangeaient.

C’était lui-même.

Bien ?

Il mit un peu moins de temps, cette fois, à comprendre la question. Puis il dit, ou plutôt, il voulut dire : Pourquoi ?

Compagnie.

Elle parlait de solitude et de compagnie.

Vivre avec lui-même ? Non, il n’en voulait pas. Il voulait… Il répondit :

Non. Ce n’est pas… désirable.

Un bref effluve de réponse : autre-encore-nouveau-pareil au même (?)

Son image jumelle s’agita, sembla couler vers son centre.

Presque tout de suite la forme de l’image se modifia. La silhouette devint plus élancée, malgré la réduction de taille. La tête, imprécise, faisait une bosse unique sur les épaules, petites mais carrées. Les hanches…

Il réagit à ce moment. Les formes féminines lui apparurent soudain à mesure qu’il devinait les cheveux qui coiffaient le visage. Visage encore indistinct. La forme des seins cherchait son équilibre, les bras se séparèrent du corps, les minces fuseaux des jambes se détachèrent à leur tour sur l’écran des ténèbres.

Puis tout s’arrêta. Question/odeur :

Bien ?

Bien ? Oui, c’était bien, c’était… Mais il fallait mieux. Comment lui suggérer l’amélioration ? Il ne trouva rien de mieux à dire, espérant qu’elle comprendrait :

Oui-non, oui-non.

Elle comprit.

L’image de la beauté naquit lentement, dans un incessant échange de oui-non.

Cette beauté n’était pas humaine, mais elle était le produit d’un cerveau humain. Le sien. Une beauté composite, millions de fragments, la somme de toutes les beautés qui avaient hanté son esprit pendant sa vie. Toutes les femmes qu’il avait aimées, et tout ce qu’il avait toujours voulu chez une femme.

Chez Alban, chez l’homme qu’il était devenu (s’il était encore un homme), un sentiment pouvait naître. Et cet amour naquit, anéantissant tout le reste.

Quand il s’approcha d’elle son cœur voulait rompre sa poitrine. Elle était réelle. Et elle était tout ce que son cœur et son corps avaient toujours désiré.

Elle fut dans ses bras.

*

* *

Dans la sous-unité d’observation, Marie-Neige s’étonnait encore, tout en trouvant la chose légèrement grotesque, que le partenaire pût se faire comprendre par des moyens si simples.

Tout en pensant, elle poursuivait sa métamorphose. Le partenaire, d’une manière astucieuse, la guidait dans ses recherches de formes. Après plusieurs essais la forme générale parut lui convenir.

Le partenaire se mit en mouvement, courut vers la forme, s’arrêta devant elle et prononça quelques sons dans son langage.

Puis il toucha la sous-unité d’observation.

La charge d’information qui se déversa en Marie-Neige la saisit plus fort que le moment ultime de la danse. Rapidement elle quitta la sous-unité et, augmentant sa puissance à mesure que l’influx d’information envahissait ses niveaux, elle observait la chose merveilleuse qui lui apparaissait. Déjà il semblait avoir atteint sa capacité de charge.

Ce qu’elle avait toujours négligé – après tout, aucune bête n’avait cette complexité événementielle – lui apparaissait maintenant dans toute sa splendeur énigmatique.

Oh, il avait bien un trait en commun avec les bêtes, cette incapacité à recréer les événements du passé, mais cela était insignifiant en regard de ce qu’elle venait de découvrir. Comme elle, il conservait le passé sous forme de blocs d’information.

Vraiment, ce qui apparaissait le plus merveilleux dans cette construction d’événements, et c’était cela qui la rendait un peu semblable à elle, c’est que ces événements étaient unis par une personnalité.

C’était un immense champ d’étude, qui s’ouvrait maintenant devant elle.

Elle sentait tout cela, et le lien qui unissait ces infinités de données d’information. Mais elle sentait aussi que si elle voulait étudier cela, il lui faudrait faire preuve d’adaptation. Il faudrait changer des choses. Il faudrait qu’elle change, elle.

Cela prendrait du temps. Il y avait encore tant et tant de choses qui n’étaient pas au point. Cette pensée qu’elle avait découverte dans l’esprit du danseur, par exemple, cette idée de reproduction. Elle ne voyait pas comment elle pourrait connaître ce type d’expérience dans sa forme actuelle. Il y avait encore tant à changer…

Marie-Neige sentit qu’il restait un obstacle à la compréhension totale. Cette chose qui l’attachait à son passé, cette chose qui la séparait encore du partenaire. Cette chose qu’il lui faudrait mettre de côté, pour l’instant. Elle avait déjà oublié, elle oublierait encore. Elle oublierait ce passé soudainement distant de ce qu’elle était devenue.

Les bras du partenaire enserrèrent la sous-unité d’information contre son corps.

Puis elle accueillit son premier baiser.

Ainsi commença la mort douce de Marie-Neige, Névée, Cristal, Ourania, dernière déesse.

*

* *

Comme ils l’avaient prévu, les gnomes ne revirent jamais la silhouette haute et forte de celui qui cherchait la déesse dans les montagnes. Mais ils n’eurent pas le loisir d’oublier tout à fait l’étranger ni le ridicule incident qui avait accompagné son arrivée à Silence.

Après quelques semaines, la crainte de la barque enchantée qui dormait au milieu de la plage s’était peu à peu estompée, encouragée en cela par le fait que les enfants qui y jouaient tous les jours ne semblaient pas s’en porter plus mal. On décida de débarrasser la plage, malgré les avis contraires de quelques pêcheurs qui auraient bien voulu échanger leurs chétifs esquifs pour la solide construction de bois fins, apparemment imputrescibles. Une sorte de bon sens mêlé de superstition dicta malgré tout la réponse et une équipe fut rapidement constituée pour ramener la barque au-delà du goulet, là où la mer elle-même déciderait de ce qu’il convenait de faire. La mer dirait s’ils pouvaient garder la barque ou si d’autres volontés étaient agissantes.

Traînée au large, la barque sembla hésiter quelques minutes avant de distancer les pirogues grossières qui avançaient, courbées sur leur balancier. Puis elle s’éloigna, portée par les courants contraires. Chacun retourna à ses occupations et le souvenir de l’homme choisit ce moment pour s’effacer complètement de l’esprit de bien des gnomes.

Il fallut deux jours à la communauté de Silence pour s’apercevoir que la barque rôdait encore près des côtes escarpées de l’île.

Une fois la panique passée – La barque enchantée ! La barque enchantée ! Mes dieux, mes dieux, le malheur est sur nous ! –, de grands moyens furent mis en œuvre pour détruire, ou tout au moins pour chasser l’intrus des abords de leur domicile. Le temps était venu de réagir. Et les gnomes réagirent.

La première intervention eut lieu à l’aube du sixième jour. Elle visait uniquement à faire comprendre à la barque que sa présence était indésirable. On avait décidé qu’il était inutile de se faire une antagoniste d’une barque enchantée, dont, pour tout dire, on ne savait pas grand-chose, et qu’en vérité, on n’avait rien à se reprocher qui pût attirer sur eux le courroux de la barque : après tout, on avait aidé l’homme dans sa quête et rien ne lui avait été refusé. On pouvait témoigner qu’elle était sûre qu’au moins une personne – probablement une femme – lui avait même fait don d’une amulette pour lui porter chance.

Une demi-douzaine d’adolescents costauds furent dépêchés avec pour mission expresse de convaincre la barque de s’éloigner et de cesser de troubler la paix de la communauté. Pour ce faire ils devaient chanter, aussi longtemps que la barque ne répondrait pas, une certaine formule ancienne, destinée à chasser les mouches et dont le conseil des anciens avait quelque peu modifié le libellé.

Par bonheur pour les gorges irritées des adolescents, la barque consentit une réponse vers la fin de la journée, juste avant le coucher du soleil. Par malheur pour eux, la réponse fut négative. Le cri surprenant de la barque ne causa pas autant de mal que les fessées qui suivirent.

Cette tentative fut suivie de plusieurs autres qui se soldèrent par le même échec. Un cri peut être terrifiant, mais il ne fait pas très mal : tout au plus peut-il devenir agaçant. Mais il n’est pas très signifiant non plus, ou en tout cas, on ne voit guère ce qu’on pourrait en tirer comme communication. Le comportement de la barque était infiniment plus inquiétant ; elle continuait à rôder près des côtes, montant sa garde.

Puis on passa à l’époque guerrière de l’histoire des rapports entre les gens de Silence et la barque d’un fou d’humain. Un matin, une cinquantaine d’enfants et de femmes s’approchèrent du bord de la falaise, armés de pierraille. Les sentinelles s’étaient relayées toute la nuit pour rendre compte de la position de la barque éclairée par la pleine lune.

Quand la barque passa sous la falaise, juste à distance suffisante pour ne pas se briser contre la paroi de roc, les projectiles commencèrent à pleuvoir.

Ce qui aurait dû être une attaque massive et dévastatrice – ou tout au moins extrêmement expressive – fit à peine l’effet d’une escarmouche. Les tirs imprécis des premiers lanceurs alertèrent la barque qui s’éloigna à petite vitesse, mettant de plus en plus de distance entre elle et les bras qui la menaçaient. Ces bras devinrent rapidement impuissants à lancer aussi loin et, à plus forte raison, à atteindre la cible. Plusieurs femmes ont cependant affirmé avoir fait mouche au moins une fois.

Malgré la faiblesse de l’attaque on espérait bien que la barque comprendrait le message. Mais si elle le fit, elle n’en laissa rien paraître et continua sa garde patiente le long des côtes.

Les attaques prirent d’autres formes, on pensa même au feu, mais la barque déjoua tous les stratagèmes avec une constance lassante. Mais comme elle ne s’avisa jamais de contre-attaquer ni d’ennuyer les courageux jeunes pêcheurs qui continuaient à travailler malgré la présence de l’ennemi, on s’habitua peu à peu à ses errances, ses piaulements devinrent peu à peu simple source d’irritation et on en vint, avec le temps, à n’en plus tenir compte du tout. D’autant plus que le sortilège qui en avait fait un compagnon fidèle semblait perdre de sa puissance. Les cris de la barque, en tout cas, devenaient de plus en plus faibles.

Le temps passa. (C’est bien la seule chose qu’il fasse convenablement.)

Et de nos jours, à Silence, il n’y a plus guère que les très jeunes enfants qui trouvent encore du plaisir à se moquer de la barque enchantée et à lui lancer des pierres.